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JSB Winter Groove 2007

Une compil toute fraîche, sortie de presse il y a 15 jours. Composée en janvier, au moment où paraissent tous les classements des meilleurs disques 2006 pleins à ras bord de folk joli-nombriliste-fatiguant et des innombrables clones de nouvelles sensations rock, elle vient nous rappeler que le groove n’est pas mort sous les assauts des guitareux (folk ou électrique) à mèches (longue ou gominée).

CC, photo by YourGuide

Un morceau d’intro idéal que ce basin street blues, vous en conviendrez. A l’orgue de Jimmy Smith alternativement doux et virtuose répondent des cuivres furieux, pour un rendu dramatique à souhait. Furieux également, à cause de l’ouragan Katrina et de l’impéritie du gouvernement Américain, les cuivres néo-orléanais du Dirty Dozen Bras Band protestent en reprenant intégralement l’album politique What’s going on de Marvin Gaye. Sur la première chanson éponyme, ils invitent Chuck D (Public Ennemy), qui s’y connaît pas mal en fureur. Moins furieuse mais tout aussi contestataire, la chanson « A change is gonna come » a été écrite par Sam Cooke au début des années 1960 ; après avoir entendu la chanson de Dylan « blowing in the wind », Sam s’est dit que c’était quand même dingue que ce soit un Blanc qui écrive ça pendant que les Noirs faisaient des chansons sur l’amour et les malheurs domestiques, et il a écrit sa protest song à lui, magistrale. Ici reprise par Aloe Blacc, de l’écurie Stones Throw, dans un album très classe.

Le hip-hop est moribond, mais il résiste par endroits. Chez Cee-Lo par exemple, qui n’est pas que la moitié chantante des Gnarls Barkley qui pense qu’il est Cra-zy : il est aussi l’auteur de chansons hip-hop avec des pures ambiances, comme ce evening news avec loup et clair de lune, à la découverte en chantant du côté noir de son âme. Etonnamment, le hip-hop résiste aussi chez les vieux de la vieille : j’avoue que pour la première fois de ma vie, j’ai écouté un album de Snoop Dogg en entier. Encore plus dingue, je l’ai réécouté, et encore, et vous en ai choisi un extrait avec un bon beat qui claque et un dialogue entre Stevie Wonder et le flow parfait du Snoop. Autre vieux de la vieille, Ghostface Killah, ancien du Wu-Tang, vient nous rappeler comment c’était bien le hip-hop de la grande époque, bien aidé par la voix incroyable d’Amy Winehouse.

Deux pépites soul option guitare vénère, dénichées parmi tant d’autres chez Funky16corners. Wilmer et ses Dukes espéraient vivre dans une amérique multicolore dans les années 1960, et le proclament avec l’énergie du désespoir, et aussi une grosse guitare bien sonore plaquée sur une orchestration soul des familles. Sujet plus futile (« c’est moi qui danse le mieux le twist, baby »), mais chanson plus violente : c’est le côté punk des Isley Brothers, chanteurs de soul bien propres sur eux, mais vainqueurs toutes catégories du championnat du monde des « no no no » et des « waarrgh… » entre les paroles. Guitare vénère toujours, sur fond d’afro-beat cette fois, et sujet super noble (Dieu, quand même) : ce Allah Wahkbar est si incroyable qu’on y croirait presque (que Dieu est grand), par Ofo the black company, trouvé ici.

Groove toujours, et cette fois on danse : d’abord en live avec Birdy Nam Nam, groupe de DJ (pas-néo) Orleanais. L’album était bien, le live est encore mieux ; en témoigne Abbesses, qui vous prend gentiment par la main au début avec des beaux sons d’accordéon, pour élaborer autour un morceau impeccablement construit et vous faire bouger la tête comme un acharné au passage. En matière de DJ compositeur, Cut Chemist est un maître ; plutôt en forme, il nous mime en musique une attaque de robots, en recyclant des sons venus d’ailleurs. Enfin, redécouverte récemment sur un mix de Martin Solveig, la reprise de Apache par le Incredible Bongo Band, le bien nommé, que vous connaissez sûrement mais daignerez sans aucun doute réécouter.

Un petit morceau de Rythm’n Blues à l’ancienne en guise de transition : un petit piano léger, et la voix mi-joyeuse mi-plaintive de Lowell Fulson qui invite sa copine à aller danser, c’est toujours sympa. Nous voilà en condition pour parler d’amour. Bobby Byrd, c’est le mec qui a lancé James Brown en le prenant dans son orchestre (en vrai, James Brown lui a piqué sa place de leader assez vite…), et Viki Anderson une choriste et soliste qui a travaillé avec l’un et l’autre. Ici Viki , accompagnée par l’orchestre de Bobby, nous promet qu’elle va faire en sorte que ça marche cette fois l’amour (« work it out ») ; elle veut y croire, elle y met toute son émotion, mais les choeurs et les trompettes derrière ça s’entend qu’ils y croient pas trop, et ça donne un morceau tragiquement beau, un « I’m gonna love you » à la fois poignant et sans illusions. D’illusions, Karen Dalton ne s’en fait pas en revanche, ni ne vous en donne : vous n’êtes que le doux remplaçant de son vrai amour, « sweet substitue », mais j’en connais qui s’en contentent largement.

Longtemps je me suis dit que si j’avais un fils je l’appellerais Marvin. Bon après on m’a fait remarquer à juste titre qu’en Français ça fait « marvain », et que d’un coup c’est moins classe (comme Justin qui évoque plus Bridoux que Timberlake). Toujours est-il que Marvin Gaye est formidable, Marvin Gaye est grand, que sa voix est lumineuse, et qu’il a le groove. Ce Right On passe souvent inaperçu, car il est coincé sur l’album « What’s going on » entre plein d’autres chef-d’oeuvre, alors je vous propose de le réécouter tout seul, et d’apprécier à sa juste valeur le petit énervement du saxo puis de la flûte qui redonnent la pêche au morceau vers la cinquième minute, après le break-limite-soupe-mais-ça-passe-parce-que-c’est-Marvin.

Mon enfant ne s’appellera ni Marvin ni Aretha – sigh ; mais il s’endormira sur des berceuses vraiment belles et musicales, comme ce fabuleux Little Man de Tom Waits. Tout en conduisant ma progéniture vers un sommeil paisible, le morceau m’arrachera, je pense, à chaque fois une larme – et à vous aussi, j’espère.

Allez, bonne nuit.