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Le blues du Wigga°°°°

Des fois tu lis un bouquin et tu sens que l’auteur est un peu ton frère. Même s’il s’agit d’un américain de plus de 60 ans – Nick Cohn – et qu’il parle du rap dirty south de la Nouvelle Orléans (tu prends du Lil’Jon, et tu fais plus simpliste et bourrin, t’as qu’à voir), le bouquin s’appelle Triksta et c’est génial.

Donc à un moment il écrit : « Pendant quelque temps, j’ai été cette figure ridicule, le Blanc entiché de tout ce qui était noir. Norman Mailer a tenté de donner un peu de dignité à cette figure sous le nom de nègre blanc (le hip-hop, plus réaliste, allait l’appeler wigga, c’est à dire le white nigga). Je ne me suis jamais lancé dans la poignée de main soul, je n’ai jamais porté de tunique africaine, mais je désirais à coup sûr être bien vu par les frères et soeurs. »

Wigga, c’est moi. Beaucoup de joies, un peu de ridicule assumé, et quelques problèmes moraux. Know what I’m sayin’ ?
Ecoute plutôt.

D’abord, le Wigga adore – sans même toujours s’en rendre compte – la dimension sexuelle de la musique noire. C’est encore mieux quand c’est gentiment dissimulé dans des très jolies mélodies et des belles orchestrations de soul sudiste. Le petit sourire lubrique de Joe Tex quand il tu dis « mmm, to take what i got », ou le discours de pimp caché du laudromat blues des 5 Royales (le groupe référence de James Brown à ses débuts) : « my baby’s got the best equipment in town », et les chœurs derrière, ça le fait kiffer.
Joe Tex, You Got what it takes – The 5 Royales, Laundromat Blues

« Les mélodies dans les aigus – la main droite au clavier – sont à mes oreilles comme de la poésie traduite. Les motifs de batterie et les lignes de basse, voilà ma langue maternelle. » Encore Nick Cohn. Le Wigga est un accro de la ligne de basse et du flow qui claque. Il recherche désespérément l’énergie brute et authentique qu’entre son éducation, son boulot et ses loisirs ordinaires il est bien en peine de trouver. Il rêve aussi souvent de soirées ou la danse serait un truc vraiment sexuel, de pistes où les boys et les girls bougent plus les fesses et moins les bras.
Public Enemy, shake your booty – DJ Assault, Dick by the pound

Bien sûr, le Wigga est plein de conscience politique de gauche et antiraciste. Et il adore quand la basse et le flow claquent aussi pour exprimer une révolte sociale. D’ailleurs le wigga connaît plein d’anecdotes sur des ghettos où il ne mettra jamais les pieds. Pour l’album Straight Outta Compton de NWA, acte de naissance – pour le grand public du moins – du style West Coast, Easy E, le petit nerveux qui sait pas trop rapper, avait enfin réussi à débaucher un DJ qui avait un certain succès local, Dr DRE : DRE s’était retrouvé une nouvelle fois en prison, et son crew d’origine refusait de payer à nouveau la caution. Easy E. s’est pointé, l’a libéré, et l’a embauché. Il l’a associé à Ice Cube, dont les Rip Curls (la bouclettes) sont un signe d’affiliation aux Bloods. Quelques années plus tard, alors que DRE et Cube sont des superstars, Easy E. se fait descendre ; en épitaphe sur sa tombe il est écrit : « he put Compton on a map », du nom de son quartier hyper craignos de LA. Allez, je vous épargne le laïus pour Ill Bill, mais le morceau claque vraiment bien aussi.
NWA, Straight Outta Compton – Ill Bill, It’s a Beautiful Life

Le wigga prête donc consciencieusement l’oreille aux messages véhiculés par sa musique. Ca tombe bien, KRS One, aka Le Professeur, en a plein des messages ; sur l’oppression policière notamment (dans un morceau repris par Cut Killer, faut dire que le message était assez facile à transposer à la France). Le Wigga prête aussi bien attention aux messages du rap français. Quand c’est un message de La Rumeur, c’est juste parfait : voici un des meilleurs textes sur le racisme ordinaire contemporain. « A les écouter on est tous du mauvais côté / du mauvais quota / persona non grata / venus juste pour les gratter / ingrats aigris et ratés / tas d’renois et d’ratons / immigrés à dénigrer et à mater sous l’bâton… ». Quand c’est un message de Booba, ça va encore : le Wigga intellectualise, recontextualise, « c’est du témoignage de cité, le deal, la baston, le machisme font partie de l’ordinaire de la cité, donc ils sont dans les chansons, c’est normal ». Et quoiqu’elles racontent, elles contiennent toujours quelques formules qui tuent, ces chansons gangsta dédicacées « à tous les cas sociaux qui font des fautes sur les murs » (Mafia K’1 Fry): « ya pas d’maille et sur l’droit chemin ya un péage »…
Mais des fois, au détour d’un album, le Wigga se retrouve face à ses contradictions, éprouve un léger malaise, par exemple quand la Mafia K’1 Fry explique comment elle traite les gens de la cité qui parlent aux flics. D’autant plus flippant que c’est bien foutu…
KRS ONe, Sound of da Police – La Rumeur, A les écouter tous – Booba, 100-8 Zoo – Mafia K’1 Fry, Balance

Pour fuir ses conflits moraux, le Wigga se tourne vers les valeurs musicales sûres, comme RZA encore magistral sur cette BO du film Afro Samurai, ou Dr Octagon (aka Kool Keith), virtuose quand il faut tordre dans tous les sens les formes du rap.
The RZA, The Silent 7 Theme, from the Afro Samurai SoundTrack – Dr Octagon, Aliens

Ou encore, parfois, au boulot, entre un rendez-vous téléphonique et un énième fichier powerpoint, il se prend à rêver d’être un de ces Wiggas qui ont réussi, comme Buck 65, le genre de petit génie blanc qui s’inspire et du rap et du blues et de la poésie pour faire des trucs qui ressemblent à rien d’autre, et qui en plus est hyper impressionnant sur scène (le mois dernier à la Maroquinerie).
Buck 65, Ho Boys

Je repasse la parole à Nick Cohn pour le final :
« Quand la musique noire est bonne, elle vous nettoie. Il y a là une franchise, une honnêteté profonde qui me semblent être la vérité nue. Quelle qu’en soit la forme nominale – country blues ou blues urbain, R&B, soul, jazz – ses racines plongent toujours dans une Eglise. »
Pas grand chose à ajouter, sinon que le Dieu des Eglises sus-mentionnés ne doit pas aimer qu’on détourne sa musique, pour avoir fait mourir Sam Cooke et Otis aussi jeunes, juste au moment où ils devenaient géniaux.

Et surtout, faites gaffe. Say no to the devil.

Sam Cooke, (I love you) for sentimental reasons – Otis Redding, I’ve been loving you too long – Fred Mc Dowell, Milkcow blues – Reverend Gary Davis, Say no to the devil

JSB

 

Chope moi

Tracklist
1 – Joe Tex – You Got What it takes
2 – 5 royales – Laundromat Blues
3 – Public Enemy – Shake your booty
4 – DJ Assault – Dick by the pound
5 – NWA – Straight outta compton
6 – Ill bill – It’s a beautiful life
7 – KRS one – sound of da police
8 – La Rumeur – à les écouter tous
9 – Booba – 100-8 Zoo
10 – Mafia K’1 Fry – Balance
11 – Dr Octagon – Aliens
12 – RZA – Afro SAmurai
13 -Buck 65 – Ho Boys
14 – Sam Cooke – (I love you) for sentimental reasons
15 – Otis Redding – I’ve been loving you too long
16 – Fred Mc Dowell – Miklcow blues
17 – Reverend Gary Davis – Say no to the devil