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L’air du temps pue

par le Wigga

Lors de la dernière trêve des confiseurs, je fus affligé d’un état nauséeux latent, dont je diagnostiquai bientôt qu’il était lié, plus qu’à la sur-lipidité du régime alimentaire de la période, à la lecture compulsive des best-of 2008 de la presse et des blogs musicaux. Une clameur unanime, entremêlant suffrages des lecteurs et bêlements critiques, portait aux nues MGMT, Fleet Foxes, Vampire Weekend, intercalant par souci de diversité sans doute les gémissements autotunés de Kanye West et l’une ou l’autre production EdKitsune. D’une année chaotique de débâcle financière et écologique et d’ultime espoir obamaniesque ont ainsi émergé des musiques de néo-hippies attardés, célébrant ici une mythologie éculée de la fête de la jeunesse riche blanche occidentale, là le refus du monde et le retrait dans les bois de la classe moyenne – blanche occidentale toujours, ailleurs encore la joie simple de combiner la sécurité alimentaire du jeune étudiant duffelcoaté d’Harvard et le prestige d’une notoriété artistique. Tandis que le Titanic coule, l’orchestre continue de jouer une musique ornementale, certes virtuose et efficace, mais creuse ; de Justice et ses imitateurs aux jeunes blaireaux de l’Ivy league, la sono du monde blanc diffuse une musique de faiseurs, poseurs surdoués et sans âme.

Au risque d’anticiper légèrement sur le statut de vieux con que les lois biologiques et sociales m’attribueront inéluctablement un jour ou l’autre, je vous recommande vivement de vous tenir à l’écart ou presque de cet air du temps nauséabond, et de puiser à ses marges ou dans des passés moins futiles des musiques plus susceptibles de véhiculer des émotions originales.

1, 2 – The Wadadli Experience, We see jah Syl Johnson, Fine Brown Frame
Cet instrumental ultra-réjouissant est vite devenu la béquille indispensable de mes trajets d’hiver : ouverture dramatique ponctuée de la triple cymbale et du message (we see jah !) reprise dans le break final, dialogue claviers-flûte qui dégénère en un duel fratricide entre les deux claviers, je remerciai chaque matin, en un sourire incompréhensible de ses covoiturés de la ligne 8, les gens de Strut d’avoir édité cette compilation Calypsoul. Il s’enchaîne idéalement avec un bon gros beat protestataire de Syl Johnson.

3, 4 – DSL, Find me in the world Mayer Hawthorne, Just Ain’t Gonna Work Out
Des branleurs faux modestes et vrais génies du marketing qui peuplent le label EdBanger, DSL est celui à qui on attribuera le plus facilement le bénéfice du doute quand à sa croyance en la musique : son rap, qu’on comprend sans vraiment comprendre, sonne comme la loghorrée enjolivée d’un rmsite sur-diplômé, l’élaboration poétique des frustrations d’une jeunesse déjà plus si jeune qui irait bien balancer quelques cailloux pour se défouler, en Grèce en Espagne ou ailleurs, comme le suggère le beat final. Chez Stones Throw (à propos de lancer de cailloux) c’est bien plus fréquement qu’on déniche des gars étranges, concentrés d’émotion soul à l’ancienne comme Mayer Hawthorne. Les deux seront réunis pour une soirée Stones Throw vs Ed Banger le 6 mars au Bataclan, dont vous aurez du mal à expliquer à vos enfants que vous n’y étiez pas ; il faut voir DSL avant que la promo de sortie de son album ne le transforme inéluctablement en produit sur-branché-médiatisé, et M.H. avant qu’il ne retourne à l’anonymat de la scène soul californienne.

5 – Lil Wayne, Tie My Hands
Tant qu’à consommer de la soupe, on la préfèrera douce, épaisse et veloutée, simple et réconfortante au cœur de l’hiver, comme une balade de Lil’Wayne (produite, oh surprise, par Kanye West).

6,7 – Ghost Feat. Kashmere and DPF, Flip it Prophets of da city, Township Dwella
N’en déplaise aux Kitsunger, un bon beat n’est pas fait que de montées et descentes dans les octaves et la saturation. Le beat qui se respecte est concentré sur quelques secondes, autosuffisant, extensible à l’infini sans lassitude, hypnotique. I turn the beat and I flip it. Il entre dans ton cerveau et s’y duplique. I turn the beat and I flip it. Il concentre une ambiance et la tient. I turn the beat and I flip it. Prends la pilule bleue.

8 – Geraldo Pino, Let them talk
Le funk 70s tendu du Ghanéen Geraldo Pino, disparu récemment. RIP.

9 – Super Biton de Segou, Recoma
Suspense inouï de ce morceau, enregistré au Mali au début des années 70s : mais pour quelle sublime créature s’élèvent donc ces cuivres magnifiques, retentit l’infinie tristesse lyrique de ces voix ? Qui est donc cette Recoma ? Quelle est l’histoire d’une créature qui inspire une si divine ferveur ? Vit-elle encore ? A-t-on écrit des romans sur elle ? Je peux trouver des photos sur Internet ? Elle a des sosies porno ? C’est après 3 minutes 20 de bonheur que surgit la réponse : il s’agit de la Représentation Commerciale et Industrielle du Mali, Entreprise nationale du pays, à une époque et dans un pays où l’on avait un sens du service public et de l’entreprise d’Etat, oui monsieur.

10, 11, 12 – Senor Coconut, Ich Lieb dich nicht – Lito Barrientos y su Orchestra, Cumbia en do Menor – Dolores Vargas, Anana Hip
Allez, récréation : du do-do-do-cha-cha-cha, du ayayayay, et du wah-wah-wah.

13, 14, 15 – Pinchers, Agony – Lady Sovereign, Public Warning – Guilty Simpson, Run
Une étude très sérieuse a montré que les gens ne lisent jamais les articles jusqu’au bout sur Internet, nous avons largement dépassé le seuil moyen de tolérance, et je ne vois pas pourquoi je disserterais longtemps sur l’énergie respective des flows d’un jamaïcain des années 80s, d’une petite anglaise vénère de la banlieue de Londres et d’un grand Noir massif de Detroit (produit par Stones Throw, once again).

16, 17 – PPP, On a Cloud – Lydia Mendoza, Mal Hombre
En contraste avec la prod un peu trop léchée d’une néanmoins jolie chanson de PPP, la performance live de Lydia Mendoza vous donne jusqu’au goût des cigarettes fumées sans relâche dans le public clairsemé. Et j’aime autant vous dire qu’à l’époque, c’était pas des cigarettes de tapette comme maintenant, ça sentait bon le maïs et ça faisait cracher bien jaune. Tout fout le camp.

Allez, tcho.

Le Wigga