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Une brève histoire du Wigga

Amis compilfighteurs, j’ai partagé avec vous, dans un post précédent, les joies et les ridicules du Wigga, du blanc qui aurait voulu être noir. Pour me rassurer, en feuilletant des livres et des disques, je me suis trouvé des ancêtres, plus ou moins glorieux et recommandables; et, en attendant la parution de mon livre : « Le Wigga au 20ème siècle. Socio-histoire des contradictions économico-culturelles du public blanc de la musique noire », ce récit subjectif et impressionniste permet d’inscrire mon état dans une lignée hétéroclite de petits blancs qui trouvent que le beat est plus riche ailleurs.

Episode 1 : hipsters et beats


Durant les années 40-50, pour s’écarter de l’appropriation par le grand public blanc d’un jazz affadi en swing, autant que pour s’extraire de la discipline rébarbative des big bands, les musiciens noirs investissent fortement dans l’innovation formelle, à la recherche de styles tant difficiles à imiter pour les musiciens qu’ardus d’accès pour les auditeurs : be-bop dans les années 40s, hard-bop dans les années 50s. Ces mouvements attirent bien sûr, outre les amateurs noirs, des public blancs, jeunes, en recherche de sensation et de distinction. On trouve d’un côté les hipsters, d’origine plutôt populaire, adoptant tant le mode de vie (pauvre et pas mal drogué) que l’esthétique des musiciens de jazz qu’ils admirent ; comme dirait Bourdieu, le hipster fait de nécessité vertu, transformant le destin de la pauvreté en un choix héroïque et flamboyant. Le hipster est cool, blasé, doux, mélancolique, classieux, inaccessible, et il idolâtre Charlie Parker. De l’autre, on trouve les beats (de la Beat Generation), issus plutôt de la classe moyenne, qui recherchent un frisson tant sociologique qu’artistique. On peut trouver chez eux l’archétype de l’idéalisation romanesque et naïve de l’homme noir, qui représente pour cette jeunesse blanche la figure de la liberté absolue au sein de la servitude. De ma lecture de Sur la route, j’ai deux souvenirs : leur première nuit au Mexique (le bordel puis la nuit sur le toit de la voiture), et la soirée dans la boîte de jazz. Kerouak écrit ainsi : « Un soir de lilas, je marchais, souffrant de tous mes muscles, parmi les lumières de la Vingt-septième Rue de la Welton, dans le quartier noir de Denver, souhaitant être un nègre, avec le sentiment que ce qu’il y avait de mieux dans le monde blanc ne m’offrait pas assez d’extase, ni assez de vie, de joie, de frénésie, de ténèbres, de musiques, pas assez de nuit ».

1 – Charlie Parker – Be-bop
2 – Miles Davis – Teo

Episode 2 : rock’n roll et teddy boys


Dans les mêmes années, toujours aux Etats-Unis, d’autres musiciens triturent les formes du rythm’n blues vers plus de bruit, plus de vitesse, plus de rugosité, plus de sexe. Les critiques peuvent encore jouer aujourd’hui à choisir lesquels d’entre-eux peuvent être crédités, comme si c’était important, de l’invention du rock’n roll. A côté des pionniers noirs, comme Wynonie Harris ou Big Joe Turner, de nombreux musiciens blancs vont explorer ces nouvelles possibilités, en édulcorant plus (Elvis, Gene Vincent) ou moins (Wanda Jackson ici) le contenu. Des deux côtés de l’Atlantique, des sous-cultures jeunes et blanches se créent autour du nouveau genre musical : en Angleterre, ce sont les teddy boys, jeunes gens portant portant des vestes edwardiennes (larges et flashys), des mocassins en daim et des coiffures élaborées. L’histoire finit rapidement assez mal : avant même qu’un Elvis devenu symbole unique du  rock’n roll ne noie son génie dans des ballades sirupeuses et des films pour midinettes, les teddy boys anglais s’illustrent dans les émeutes racistes contre les Antillais de Notting Hill.

3 – Wynonie Harris – She Just Won’t Sell no More
4 – Big Joe Turner – Shake, Rattle and roll
5 – Wanda Jackson – Mean Mean Man

Episode 3 : les mods


En Angleterre toujours, au sein de la classe populaire toujours, au détour des années 1960, une nouvelle génération de hipsters cherche à se démarquer radicalement des teddy boys et de leurs héritiers, les rockers. Ils le font en en adoptant des codes esthétiques radicalement opposés, fondés sur une élégance raffinée, limite outrancière, et l’attrait pour les nouvelles musiques noires américaines, notamment la soul issue des studios Stax et Chess. Le mod est un prolétaire en costume toujours impeccable, à la cravate voyante et élégante à l’excès, roulant en Vespa, mais ne rechignant pas à se bastonner contre ses confrères de classe teddy boys et rockers. Et il écoute, au début des années 1960, James Brown, Otis Redding et Bobby Blue Bland ; ainsi que les groupes anglais blancs qui se réclament de ces influences, comme les Who ou les Small Faces.

6 – Bobby Bland – Pity the Fool
7- Solomon Burke – The Price
8- Etta James and Harvey Fuqua – If I can’t have you
9 – Ty Hunter – lonely baby
10 – The Small Faces – Here comes the nice

Au fur et à mesure des années 60s, les mods s’intéressent à la musique que diffusent leur voisins noirs des quartiers populaires, émigrés de première puis de seconde génération issus principalement de la Jamaïque. Leurs mods à eux s’appellent des rudes boys (ou rudies), du noms des voyous et gangsters qui sur l’île de la Jamaïque jouent un rôle déterminant dans la plupart des secteurs de la vie sociale, depuis la survie des sound systems jusqu’à l’issue des élections. En même temps que le style rude boy, les jeunes d’origine jamaicaine importent les disques de ska et de rocksteady qui fleurissent sur l’île, et qui représentent pour les mods une nouvelle frontière esthétique en même temps qu’une figure de l’altérité à explorer.

11 – Dennis Brown – Johnny too bad
12 – The Slickers – I Want to Take a Chance
13 – Desmond Dekker – Archie Wah Wah
14 – Prince Buster – Wreck a Pum Pum

Episode 4 : des skinheads aux punks


Vers le milieu des années 1960, le mouvement mod se retrouve écartelé entre les multiples directions culturelles et musicales de la décennie. Une frange des mods, la moins pauvre, trouve dans le Glam Rock et Bowie l’inspiration pour renouveler son approche du dandysme; d’autres rejoignent la grande  masse des jeunes de la classe moyenne dans l’expérience hippie. A l’opposé, la frange plus populaire se recentre sur une identité plus ouvrière, plus dure (hard mods) : les cheveux se raccourcissent, les fringuent se simplifient ; les liens avec les rudes boys et leurs musiques, où le ska laisse peu à peu la place au reggae, se resserrent. C’est de ce rapprochement que naissent, à la fin de la décennie, les  skinheads : jeunes d’origine ouvrière au cheveux courts, blouson Harlington, polo Fred Perry, Doc Martens, tatouages, et costume cintré noir pour aller danser, ils écoutent du r’nb, du ska, puis du reggae, dont ils vont contribuer à la diffusion au delà des quartiers noirs. Ils se reconnaissent en partie dans le langage de protestation du reggae, ses portraits d’apocalypse de Babylone et ses incantations à une colère juste et purificatrice (dread) contre les puissants et les exploiteurs.

L’histoire est connue : le rapprochement entre les classes populaires blanches et noires ne résiste pas longtemps aux tensions économiques objectives qui éloignent les deux populations, qui sont objectivement en lutte pour les emplois et les logements dans une Angleterre touchée dès les années 60 par la stagnation économique. Une grande partie des skinheads rejoint le British National Party et ses thèses racistes primaires. Ce sont alors les punks qui prennent le relais du rapprochement entre les deux sous-culture : dans les premiers concerts punk, entre les groupes, les DJ passent du Big Youth et du Skatalites ; et des groupes blancs ou mixtes s’approprient progressivement les formes du reggae. En témoignent de nombreux morceaux des Clash (comme cette reprise de Junior Murvin) ou des Specials (auteurs du fameux « message to you rudie »).

15 – Big Youth – Some Like It Dread
16 – The Clash – Police and Thieves
17 – The Specials – Rat Race

Et moi dans tout ça, me direz-vous ? Boh ça va plutôt pas mal. En ce moment j’écoute l’album de Terry Lynn, Kingstonlogic, une jamaïcaine (très belle) qui fait de l’électro-ragga bien vénère, et qui nous gratifie à la fin de l’album de ce bel a cappella. J’irai la voir à Paris fin février, parce que bon, on se refait pas.

Bonus : Terry Lynn – The Most High

allez, des bises

JSB, Wigga

 

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